Maison départementale des sports de Montpellier

entrée libre et gratuite // du lundi au samedi // 10h-18h // jusqu’au 22 mars

 

Des hommes à moitié dénudés, musclés, dans l’action. Des images en noir et blanc, légèrement floues, d’un autre temps.

Et je vous vois déjà arriver avec vos gros sabots… Non, il ne s’agit pas d’une rétrospective sur le bondage d’Araki, ni sur les délires pervers, mais graphiques, de Mapplethorpe. C’est bien plus sage et didactique que ça. C’est même scientifique !

Fini le suspens : il s’agit de chronophotographie, et c’est au département des sports de la nouvelle place des Pierres Vives que ça se passe.

 

Photo : Georges Demeny

 

Comme le disait le Lieutenant-Colonel Labrosse : « Mieux contrôler par moyens scientifiques les effets de l’exercice et du sport en général et élucider problèmes de…….»

….Mais, euh… Attendez….Quoi ?… Vous ne savez pas ce qu’est la chronophotographie ?…. Très bien, petit rappel historique.

Dans les trois premières décennies de sa création officielle (1839), la photographie (qui portait le nom d’héliographie) a été considérée comme un simple outil à des fins scientifiques. L’architecture, l’astronomie, la criminalistique, et puis plus tard la biologie. Pourquoi plus tard ? Par souci technique. Les procédés d’antan ne permettaient pas une vitesse d’obturation suffisamment rapide pour capter le mouvement. Mais quand ce cap fut passé, plus de limite. Le corps humain et ses mystères étant alors une réelle passion, et « l’œil » de cette encombrante boite en bois ne révélant que la vérité, l’idée fit naturellement son chemin. Les petits curieux de l’époque se sont donc amusés à shooter tout ce qui bougeait : des mecs en train de courir, de sauter, de jouer au golf ; des chevaux au galop, des oiseaux en vol. Ils ont même balancé des chats pour voir comment ils retombaient sur leurs pattes ! Même des recherches en aérodynamique furent photographiées !

Une succession d’images, prises à un intervalle de temps régulier, sont alors montées entre elles, de façon à reproduire le mouvement complet et décortiquer ainsi nos gestes les plus banals. Je vous l’ai dit : c’est scientifique.

 

Photo : Marey (Études)

Photo : Marey (Études)

 

1900-1920, c’est le laps de temps que couvre cette exposition. Du coup, il faut s’attendre à trouver une esthétique très particulière sur ce genre d’images : de belles moustaches, des maintiens droits et de merveilleux slips kangourou à la dernière mode.

Et c’est une très prometteuse vidéo en façade, sur écrans de deux mètres, qui nous invite à plonger au cœur de l’école de gymnastique et d’escrime de Joinville. Mais il ne faudra pas trop en attendre, parce que la taille de l’exposition est inversement proportionnelle à l’effet « ville futuriste » de la façade (je vous l’ai dit : c’est scientifique) : l’expo est toute petite.

Petite…. mais costaud. Des corps sculptés, des muscles tendus même au repos. Des hommes en poses statiques, dans l’effort, reliés à des machineries ayant certainement un lien de parenté avec des sismographes ou des détecteurs de mensonges. Des athlètes mués en rats de laboratoire, en chimères futuristes de série Z, en super héros ringards de Watchmen.

Photo : Georges Demeny

Rien que les titres des photographies donnent le frisson : « Exercice d’assouplissement : flexion du tronc, jambes tendues au sol, bras tendus vers le haut, fusil en main avec appui avant des pieds ».

Le responsable de tout ça ? Un certain Georges Demeny, qui porte la double casquette en étant également le responsable de l’école.

Un homme très occupé donc, Georges. Un businessman qui a des objectifs et qui innove, oui, mais qui néglige les petits détails. Nombre des images ont un cadrage tellement large, que les fonds installés à la va-comme-j’te-pousse laissent voir tous les décors et les assistants autour. Certains mouvements ne sont pas totalement maîtrisés, et un flou de bouger apparait alors. Aucune notion de composition, si ce n’est la symétrie ; et encore moins de gestion de la lumière naturelle, qui est très dure et crée de gros contrastes sur les sujets.

Mais il ne faut pas lui lancer la pierre, à ce pauvre Georges. A cette époque, ils étaient encore très loin des règles de composition ou autre travail de lumière. Même les très grands noms du genre, comme Marey, Muybridge ou Edgerton ne faisaient pas mieux. Il faudra attendre de nombreuses années avant que germe le concept de photo artistique. Je vous l’ai dit : c’est scientifique….

 

Photo : Georges Demeny

 

Le dispositif est assez surprenant. Pour des images abordant un sujet si particulier et ayant traversé tant de décennies, on s’attendrait à voir de tous petits tirages, bien à l’abri sous leur verre. Et bien détrompons-nous, les tirages sont grands, et même de plus d’un mètre pour certains ! Ce sont des papiers issus de négatifs sur plaques de verre. Inutile de vous dire que les défauts dus à ce procédé sont sublimes. Les griffures du verre, les craquelures du temps, les silhouettes des pinces tenant les plaques que la chimie n’a pas enduites. Devant nous, que du papier, mais on sent le verre, la complexité du procédé, la patience du laborantin.

Et puis, que dire de ce procédé expérimental qu’est la chronophotographie ?… Des enchainements de mouvements, des flous plus ou moins denses. Des corps qui se meuvent, qui se multiplient et puis s’unissent à nouveau. En plissant les yeux on y verrait des fleurs, des vagues, des nuages. Allez-y, plissez les yeux un peu plus fort, laissez défiler plus rapidement chacune de ces images, et assistez aux prémices du cinéma !

Finalement, avec le recul d’un gros siècle, ce n’est pas que scientifique…

 

 

Photo : Georges Demeny

Certainement par souci technique par rapport aux photos originales, de nombreuses autres images défilent sur un écran géant.

Photo : Pierre Blois

Mais cerise sur le gâteau, on commence et on termine cette exposition par une dizaine d’images qui  décomposent le saut en longueur mythique de Bob Beamon, aux JO de Mexico en 1968. Des starting blocks sont également en présentation réelle. Le gros Daguerréotype en bois n’est plus de mise à cette époque, et le principe même de la chronophotographie n’est pas totalement respecté, puisque l’appareil photo suit le sportif dans son mouvement, et crée par la même occasion un changement de perspectives sur chaque image.

Et oui, entre temps la photo-outil avait fait place à l’esthétique ; plongée et débullé étaient en plein boum.

Mais ceci est une autre histoire….