Comme je le disais à certains de mes étudiants d’ArtFx, quand William Eugene Smith expose, on ne se pose pas de questions et on y va ! Et bien, vous savez quoi ?… Des questions, je m’en suis posée…
C’est un bond de soixante ans en arrière que nous propose l’exposition « William Eugene Smith : Pittsburgh, le labyrinthe impossible (1955-1958) », présentée actuellement au Pavillon Populaire de Montpellier.
Smith, beaucoup plus connu pour ses clichés en temps de guerre, marque avec ce travail qui durera trois ans, un tournant pour les droits patrimoniaux des photographes. Démissionnant des plus grandes places de l’époque (Life, Magnum…), il a presque mis son travail en péril pour ouvrir la voie.
Alors, à quoi ressemble l’abnégation ?

 

« Monumental poem to a city »

C’est donc attirée par une musique jazzy très marquée fifties et pas à pas que je me dirige vers une « pré-salle » (une cabane comme ils l’appellent). De la musique dans une expo ?! Oui. La raison à cela ? Le monsieur était un très grand passionné. Il l’écoutait forte, inspirante, alors qu’il travaillait dans son labo. Ici, une sorte de mise en scène est recréée : des études de mise en page de magazines, des photos tests disposées çà et là. Pour la série Pittsburgh, Smith a tout fait lui-même. « Monumental poem to a city ». On est plongé dans l’ambiance et au cœur même du travail d’un des maîtres de la photographie du XXe siècle

William Eugène Smith

"Steelworker" (1955) © The Heirs of W. Eugene Smith

 

Ok pour l’envers du décor… Maintenant jetons un coup d’œil sur ce que l’humanité retiendra.

 

Quand on entre dans la première salle, beaucoup de sensations nous assaillent. D’abord, l’énorme contraste entre la lumière extérieure et la pénombre intime de l’exposition.

 

Puis, l’impression d’une infinité d’images. Le dispositif même est à l’origine de ces sensations : des cadres en rang d’oignons, clairs, avec une mise en lumière soignée et diffuse grâce à de petits spots placés sur des rampes au plafond, qui éclairent individuellement chaque photo.
Mais attention, le flux est légèrement déporté vers le bas, ce qui crée des halos lumineux au sol.
A quoi peut donc nous servir le plan des salles fourni à l’entrée lorsque, comme pour Dorothée (celle du Magicien d’Oz, pas l’autre…) notre chemin est pavé d’or ?

 

Cette ambiance a également une raison moins onirique : un maximum de 50 Lux favorise une meilleure conservation des photos. D’autant plus important lorsqu’on sait que les descendants imposent de ne plus jamais faire de nouveaux tirages à partir des négatifs d’origine. Les seules images qui survivront sont celle tirées par Smith lui-même, et si elles sont abîmées, elles le seront à jamais.

 

Fine Prints, Working Prints…

La visite peut donc officiellement commencer. Et pas le temps de respirer ni d’apprécier les œuvres d’Eugene, que dès la deuxième image un autre point d’interrogation surgit : qu’est-ce que c’est donc que ces formats à la c.. ?
Remarquez, une étudiante m’avait mise en garde sur ce point en me posant justement cette même question, pensant que, en bonne prof et fan de l’artiste, j’avais déjà vu l’expo… Et bien, chère Audrey, je ne suis peut-être pas une groupie, mais j’ai la réponse.
En fait, il faut repérer deux formats distincts. D’une part, les tirages appelés Fine Prints, qui sont les photos que l’on pourrait qualifier « d’élues » par Smith pour figurer dans les pages définitives de l’Histoire. Ces images ont donc bénéficié d’une attention toute particulière au développement. Vous les reconnaitrez sans problème.
Et puis il y a les autres, les plus petites, les mal coupées, les gribouillées au crayon rouge, les bossues, celles qui sentent encore la sueur et les mains moites d’Eugene : les Working Prints. Il faut comprendre par là des bandelettes tests. Elles sont montées en épaisseur dans les cadres, et sur certaines on peut encore apercevoir les trous laissés par les punaises lorsqu’il les accrochait en vrac dans son labo.
Voir ça, c’est comme voir les brouillons de Beethoven.

 

Un oeil humaniste dans un photographe de guerre

William Eugène Smith

"Untitled" (1955-1956) © The Heirs of W. Eugene Smith

 

De façon plus générale, comment parler de l’œuvre de William Eugene Smith ?

 

Je dirais simplement que c’est un œil humaniste dans un photographe de guerre.

 

Sa passion pour l’aviation, ses travaux au sein de plusieurs corps d’armées n’ont pas altéré sa vision si particulière de la mise en valeur du petit détail, qui fait passer la scène principale, historique ou politique, au second plan.

 

Ici, le vrai spectacle ne se passe pas sur scène mais dans l’attente en contre-jour d’une actrice en coulisses ; ou vers un gardien de musée qui dort, figé dans le temps comme les mammouths qu’il est censé surveiller ; ou derrière une porte, seul angle qui permet de voir que la choriste est pieds nus.

 

Eugene et le deuxième effet Kiss Cool, même combat.