La Maison Européenne de la Photographie présente actuellement, en coproduction avec ArtFx, les travaux expérimentaux de la chorégraphe Kitsou Dubois. Son installation vidéo, photographique et sonore, intitulée « Perspectives, le temps de voir », met en scène des danseurs évoluant sans gravité, dans le cadre de vols paraboliques organisés en collaboration avec le Centre National d’Etudes Spatiales (CNES). Son dernier vol lui a permis d’embarquer pour la première fois des caméras pour filmer en relief. Loïc Parent*, Responsable 3D Effets Spéciaux, nous parle de cette expérience inédite et complexe.

 

Quelles sont les spécificités d’un tournage dans ces conditions ?

«Le tournage s’est effectué en stéréoscopie : le principe ici, c’est de capturer deux angles de vues, avec un peu de paralaxe entre les deux, pour simuler le regard humain, c’est-à-dire les cinq centimètres qui séparent les deux yeux. Le problème, c’est que ces caméras sont trop grosses pour pouvoir les placer côte à côte, du coup, l’intervalle créé entre les deux objectifs serait bien supérieur à celui du regard humain. il faut donc utiliser un miroir sans teint à 45°, qui permet de rapprocher artificiellement les caméras jusqu’à zéro centimètre. C’est, si l’on peut dire, une mécanique de précision et, même s’il existe des matériels très bien conçus sur le marché, dans le contexte spécifique de ce tournage, il a fallu un peu bricoler.»

 

Quelles sont les contraintes principales de la microgravité ?

«Ce qui fonctionne en gravité terrestre ne fonctionne pas forcément en gravité zéro ; le matériel ne pèse plus rien et finit par se lever, le miroir bouge, ce qui crée des disparités entre les deux images et complexifie énormément le tournage. A cela s’ajoute l’impossibilité d’enregistrer les images sur des disques durs classiques : en phénomène de chute libre, l’accéléromètre présent dans le disque dur fait interrompre l’enregistrement des données. Dans le cadre d’un vol du CNES, d’autres contraintes de protocole s’appliquent également ; l’ensemble du matériel utilisé pour le tournage est vérifié par un Conseil de sécurité, qui contrôle que chaque élément puisse rester immobile et ne pas présenter d’angles pointus qui pourraient blesser en apesanteur.»

 

A quoi ressemblait votre plateau de tournage dans ce contexte un peu particulier ?

«Le tournage s’est effectué à bord de l’Airbus A300-ZERO-G*, un avion d’expérimentations vidé de ses sièges et entièrement capitonné. Nous avons partagé ce vol avec une équipe de scientifiques et avons dû cloisonner l’espace qui nous était dédié avec des rideaux blanc pour créer notre plateau de tournage. Il faut préciser que le phénomène de microgravité en vol parabolique ne dure que quelques secondes, c’est-à-dire ce moment précis où l’avion ne monte plus mais ne retombe pas encore. Chaque prise de vue était d’autant plus courte qu’il nous fallait, pour des raisons de sécurité, décrocher le rideau de cloisonnement et être assis et attachés lors des phases de décollage et d’atterrissage de l’avion. La préparation de l’espace de tournage a fait l’objet d’une longue période de réflexion, et il a fallu créer une maquette du tournage à l’échelle 1 pour penser l’emplacement de chaque objet.»

 

Quelle est la finalité de cette expérience ?

«L’apesanteur n’est pas une finalité en soi pour Kitsou Dubois. Son but est d’interroger notre propre appréhension du mouvement à travers une immersion sensorielle différente ; le vol parabolique n’en est qu’une piste de réflexion. Elle a repris le film tourné dans l’Airbus pour ses installations vidéo; une partie du film a été shootée au Fish Eye de 8 mm et reprojetée à l’intérieur d’une sphère afin que le spectateur retrouve un champ de vision de 180°. Pour avoir moi-même vécu l’apesanteur, ça marche vraiment; lors de la diffusion de son spectacle, il y a quelque chose qui passe et j’ai retrouvé les sensations éprouvées en vol. Il faut voir les travaux de Kitsou Dubois, elle a une approche expérimentale particulièrement intéressante de la vidéo et du mouvement.»

 

 

*Ancien professeur d’ArtFx, Loïc Parent est créateur de la société de production et postproduction « Band Originale » (Montpellier) et travaille sur des projets variés: cinéma VFX, pubs, clips, communication sportive, shoot aquatique.
*L’Airbus A300 ZERO-G est un avion de ligne reconditionné en laboratoire de recherche scientifique. Il est utilisé en particulier pour réaliser des vols paraboliques permettant d’atteindre jusqu’à 22 secondes d’apesanteur.

 

En savoir plus

Site web de Kitsou Dubois : www.kitsoudubois.com
Site web de Band Originale: www.band-originale.com

 

Infos pratiques

Exposition « Perspectives, le temps de voir »
du 22 novembre au 11 décembre
Maison Européenne de la Photographie
5/7 rue de Fourcy 75004 Paris
www.mep-fr.org

 

Une exposition en coproduction avec ArtFx.