Un voyage inattendu

 

Lorsque j’ai appris, il y a deux ans, qu’un documentaire était en production sur la vie de Ray Harryhausen, sur sa contribution au cinéma de genre et sur l’héritage qu’il avait laissé, j’ai eu peur… Peur de l’ampleur de la tâche, peur que le montage ne soit pas fouillé, peur d’une simple et maladroite « hagiographie » et peur d’une incohérence d’ensemble à cause de la difficulté à obtenir certains droits.

 

Et puis j’ai discuté avec Gilles Penso, le porteur de projet (déjà auteur de l’ouvrage Stop-Motion : L’animation Image par Image dans le cinéma fantastique chez Dreamland). J’ai commencé à prendre confiance dans la tâche entreprise et patiemment attendu la sortie US du film, ainsi que sa disponibilité DVD en France. Et parfois, je dis bien parfois, la patience et l’exigence sont récompensées…

 

 

Gilles Penso, soutenu par Frenetic Arts en la personne d’Alexandre Poncet (à la production et à la musique), de Tony Dalton (co-production) et de la fondation Ray & Diana Harryhausen (gage de respect dû au travail du « titan des effets spéciaux »), propose ici un magnifique portrait technique et humain qui restera à n’en pas douter dans les annales.

 

La chambre des secrets

 

Certes les images sont de qualités et de ratios différents, certes quelques redites incontournables sont présentes dans les échanges et certes on aurait apprécié 15-20 minutes de plus… Mais bon sang, quel montage ! Quelle tâche monstrueuse accomplie par ces passionnés !

 

 

En 93 minutes, vous aurez droit à une chronologie des effets et des productions, des archives photos et des tests effectués en animation, des Story-boards, des artworks, des extraits de films, des making of sur les sets et les créatures, des bandes annonces, des affiches, des interviews… et non des moindres : des question-réponses à des réalisateurs (Spielberg, Burton, Del Toro, Cameron, Dante, Landis, Selick, Natali…), à des superviseurs (Tippett, Cook, Johnson, Muren, Ralston, Jones…), mais aussi à des compositeurs, acteurs, concept designers…

 

Tout ceci afin de rendre hommage à juste titre à un auteur d’exception, un homme orchestre proche des séquences et des créatures qu’il a conçues et mises en scène, un amoureux de la fantasy et de l’animation qui ne sera récompensé que bien tardivement par l’industrie cinématographique (Oscar en 1992 et BAFTA en 2010)…

 

 

Cœur de dragon

 

Qui donc était Harryhausen ?

 

Un technicien de cinéma ? Un designer ? Un spécialiste des effets spéciaux ? Un scénariste ? Oui, tout ça et bien plus encore… C’était un cinéaste, un auteur, un animateur, un storyboarder, un directeur d’acteurs, un homme orchestre passionné tant par le travail de Willis O’Brien (pionnier en stop-motion), la musique de film, le talent de Gustave Doré (graveur, peintre, sculpteur et illustrateur français du 19eme siècle), la littérature de SF et de fantasy, ainsi que les œuvres de Charles R. Knight (peintre américain reconnu pour ses incroyables reconstitutions préhistoriques)…

 

 

 

L’une de ses rencontres marquantes sera celle de Willis O’Brien, jadis maître de l’animation en stop-motion et de l’interaction avec des films live : le King Kong de 1933 (RKO) où O’Brien officiait sera pour Harryhausen, alors adolescent, une révélation. Un film jalon qui fera fantasmer ce jeune homme curieux et débrouillard qui apprendra très vite les bases de la prise de vues, de la création de miniatures, du design, du montage pour ensuite développer ses propres techniques d’éclairage, d’animation en volume, de back-projection etc…

 

 

Très rapidement, les dinosaures et autres créatures draconiennes seront une constante chez Harryhausen. Ils seront ses premières créations, alors encouragées par son ami Ray Bradbury (auteur des Chroniques martiennes et de Fahrenheit 451). Et grâce à elles, il sera engagé par George Pal, puis rejoindra O’Brien à la MGM.

 

Toute sa carrière durant, sauriens, lézards géants, dinosaures et autres bêtes à écailles seront présents : du Monstre des temps perdus, à l’hydre de Jason et les Argonautes, en passant par le rhedosaurus du Monde des animaux ou bien encore le Kraken du Choc des Titans. Tout ceci en influençant et en inspirant les Godzilla et Jurassic Park, jusqu’au travail impressionnant de Phil Tippett sur Vermithrax Pejorative (Le Dragon du lac de feu)…

 

 

À la croisée des mondes

 

« Inspiration » et « influence » sont les mots-clefs qui reviennent souvent au sein du documentaire, écrit et réalisé par Gilles Penso. En effet, pas moins de deux générations de réalisateurs et de superviseurs/animateurs vont être marqués par Harryhausen, par sa créativité, son endurance et son éclectisme.

 

Sans cesse poussé par son imaginaire artistique et technique, il aura contribué à changer la donne du film à effets, en apprenant sans arrêt depuis ses contributions aux Puppetoons de Pal, en innovant depuis la période post-Fantasia sur ses adaptations de contes de fées (ayant imprégné des gens comme Nick Park, créateur de Wallace et Gromit). Encouragé par un O’Brien depuis Monsieur Joe où il s’occupera de la plupart des animations du gorille et par son père qui fabriquera bon nombre des armatures de ses créatures, Harryhausen améliorera la combinaison prises de vues réelles/animation et développera l’usage du story-board et des références vidéo sur des projets très différents les uns des autres.

 

 

 

Sa rencontre avec Charles Schneer (pour un autre major, cette fois Columbia) lui permettra à partir du Monstre vient de la mer de pratiquer son art sur des sujets plus variés qui feront sa renommée internationale. De nouvelles techniques, de nouvelles thématiques, de nouvelles créatures faisant le bonheur des cinéphiles de tous âges, et celui des rêveurs en quête d’aventures lointaines.

 

Les objets métalliques remplaceront un temps les êtres vivants, notamment pour les Soucoupes volantes attaquent (il y mettra au point aussi bien les designs des vaisseaux que le puppeting filaire et ses attaches orientables), inspirant au passage Tim Burton qui fera ultérieurement son Mars Attacks ! Une finesse d’animation jamais atteinte apparaitra avec la démarche et la personnalité d’Ymir pour A des millions de kilomètres de la Terre, laissant augurer d’exceptionnelles innovations pour la période couleurs qui s’ensuivit.

 

 

La couleur pour Harryhausen : une période glorieuse, dotée de films qui deviendront des classiques incontournables pour tant de spectateurs. Des Voyages de Gulliver au Choc des Titans, en passant par la saga des Sinbad, l’Île mystérieuse et bien évidemment le superbe et incontournable Jason et les Argonautes

 

 

Une histoire sans fin ?

 

Pour le Choc des titans, Harryhausen s’était adjoint l’aide de Jim Danforth et de Steve Archer pour l’assister dans sa tâche colossale, avec une complexité d’éclairage et d’animation hors normes au sein des studios Pinewood. C’était l’un des derniers grands péplums épiques du moment, la fin d’une période…

 

 

À la fin du documentaire, Spielberg fait le récit d’une anecdote remarquable : ayant invité Harryhausen pour une projection privée de passages du Jurassic Park alors à venir, il attend son avis. Ce dernier ne trouve rien à redire tant cette nouvelle technologie semble impressionnante. La messe est dite… Une nouvelle étape dans la production d’effets au cinéma était en marche, reléguant les autres au panthéon de ce qui fût. Actuellement (et heureusement), le travail de Harryhausen est toujours étudié par les animateurs des grands studios, et les capacités de stop-motion encore utilisées/poussées dans les métrages modernes (Pirates !, Coraline, ParaNorman…), ainsi que la publicité.

 

 

 

Une page se tourne, avec d’autres façons de fabriquer les fantasmes cinématographiques : le digital, plus de moyens, plus de personnes, moins d’artisanat, moins de personnalité aussi peut-être. Avec ce risque, comme le précisent très ironiquement Dennis Muren et d’autres dans le documentaire, que les effets se banalisent, deviennent omniprésents, sans histoire et sans âme. Pour ma part, j’aurais adoré connaître l’opinion personnelle de Ray Harryhausen sur la Colère des titans

 

 

 

Ray Harryhausen – Le Titan des effets spéciaux (Rimini Editions, 2013)

 

Crédits images : avec l’aimable autorisation de Frenetic Arts / the Ray and Diana Harryhausen Foundation