L’avant 6×6 : prémices du style Arbus

En passant le pas de la deuxième salle, on a juste l’impression de glisser dans une autre expo : des images plus petites, plus serrées, de formats différents. Des contrastes forts, un grain explosif, des lumières narratives, des flous esthétiques.
Esthétique. C’est le mot.
Les légendes des œuvres répondent à nos questions : 1944, 1949, 1952, 1957, 1960.
C’est la première grosse décennie de Diane en photo.

 

Diane Arbus - Rétrospective - Berlin - ©The Estate of Diane Arbus LLC

“42nd Street Movie Theater Audience, N.Y.C.” (1958)
©The Estate of Diane Arbus LLC

Le début de sa carrière s’apparente à une recherche graphique, à un domptage de l’outil.
Des arrêts sur images surprenants sur des scènes de films, des tentatives de mise en scène.
Plus vives, plus dramatiques, les ambiances sont mises en avant par rapport au sujet même.
Plus on se rapproche des années 60 et plus le fond prend de l’importance.

 

Les photos de la première heure peuvent paraître moins représentatives pour certains, et pourtant, pourtant…
Malgré quelques erreurs de jeunesse, comme des cadrages inappropriés ou coupés trop courts, la moitié de ce qui va caractériser l’œuvre de Diane Arbus est déjà en place (sujets centrés, frontaux), et on aperçoit dangereusement ses futurs sujets obsessionnels faire surface (travestis, marginaux, expressions hallucinées, intimités des corps et de l’âme).

 

Et puis, quelque chose s’est brisé. Ou au contraire s’est cimenté. Le poids de ses convictions, de ce qu’il fallait absolument montrer. Ce qui était d’une réelle importance.
Ce même ciment, comme attaché à son pied, l’entraînera au plus profond des abîmes.

 

Journal intime d’une photographe

Qu’est-ce qui crée cette fascination/répulsion dans le travail de Diane Arbus ?

 

Diane Arbus - Rétrospective - Berlin ©The Estate of Diane Arbus LLC

“Patriotic young man with a flag, N.Y.C.” (1967)
©The Estate of Diane Arbus LLC

C’est vrai qu’il n’y a rien d’extraordinaire à première vue : des portraits crus, sans chercher à rendre les choses belles, juste vrais. Des compositions ultra classiques si elles existent, des profondeurs de champs courtes, rarissimes, préférant le parfaitement net et lisible.

 

Et pourtant, on ne peut pas nier la révolution que la photographe a mise en marche. Ce ne sont pas tant les sujets et leurs actions qui intéressent Arbus, mais ce qu’ils sont réellement, leurs attitudes sauvages, leur fragilité déstabilisante. Ces regards pris sur le vif, ces corps vieillis et loin des canons esthétiques, ces gestes déraisonnés dans tout ce qu’il y a de plus dramatique.

 

 

 

Tout ça devient beau, unique, personnel.
Un détail touchant sur Patriotic Young Man With A Flag, des bourgeois vomitifs dans A Woman On A Bird Mask, de la vulnérabilité impudique à travers A Naked Man Being A Woman, des pulsions sexuelles d’une rare beauté avec Couple Under A Paper Lantern. Jusqu’à la folie irréparable de Woman With Her Baby Monkey, et son ultime série dans un asile d’aliénés.
À la limite de la schizophrénie, Arbus sait se faire obscure, elle qui aime tant les flashs destructeurs.

 

Diane Arbus - Rétrospective - Berlin ©The Estate of Diane Arbus LLC

“Untitled (6)” (1970-71)
©The Estate of Diane Arbus LLC

 

Non, ce ne sont pas des œuvres photographiques que nous regardons, mais un carnet intime de Diane.
« A photograph is a secret about a secret. The more it tells you the less you know. »

 

Comment ne pas méditer sur ça quand au détour de plus de 200 photos je tombe sur la célébrissime Identical Twins, représentant ces sœurs jumelles habillées de noir sur fond blanc. Avec leurs expressions étranges qui mettent mal à l’aise (que Stanley Kubrick a copiées dans Shining). Seule image exposée à être signée de la main de l’artiste, quelle autre photographie est plus emblématique que celle-ci de l’œuvre d’Arbus ?… Kid With A Toy Hand Grenade, of course…