La révolution numérique a bouleversé les métiers du cinéma, depuis la production des films jusqu’à leur diffusion. Les effets spéciaux, qui s’invitent sur la plupart des productions récentes, libèrent la créativité des réalisateur•rice•s. Dans ce contexte, ARTFX ouvre à la rentrée 2021 un nouveau Mastère Cinéma, qui vise à doter les étudiant·e·s d’une double compétence – prise de vue réelle et effets spéciaux – en s’appuyant sur l’ADN de l’école et son cursus mondialement reconnu en VFX. Des profils hybrides, qui commencent à être particulièrement recherchés pour la conception et la fabrication de films et de séries. Entretien avec Luc Pourrinet, responsable pédagogique du nouveau Mastère Cinéma à ARTFX.

De quelle manière le numérique a-t-il bouleversé les métiers du cinéma ?

L’arrivée des technologies numériques dans le cinéma est assez récente, elle remonte à la fin des années 90. La révolution a été rapide, et surtout globale : le numérique a bousculé chaque maillon de la chaîne de fabrication des films, du tournage à leur diffusion sur tous types d’écrans, en passant par les effets visuels ou le son.

En 2002 à Paris, Toy Story 2 fait l’objet de la toute première projection numérique européenne. 15 ans plus tard, 95 % des films sont tournés, montés, projetés et stockés en numérique. Des acteurs inconnus jusque-là, nés avec Internet, Netflix ou Amazon Prime Vidéo, sont devenus des poids lourds du secteur. La pandémie de 2020 a contribué à l’accélération de la démocratisation de la VOD : avant le confinement, 30% des Français avaient eu recours une fois dans l’année à la vidéo à la demande ou au streaming – désormais, ils sont 89%. Bref, plus rien n’est comme avant.

Les outils numériques n’enlèvent rien ni n’ajoutent au talent, pas plus que le pinceau ne fait l’artiste. En revanche, il devient nécessaire de comprendre et de maîtriser ces nouveaux outils pour continuer à créer et, mieux encore, exploiter les possibilités nouvelles qu’ils offrent. 

Le plus impressionnant est la façon dont le numérique et les effets visuels se sont immiscés partout, sans même que nous nous en rendions compte en tant que spectateur. Le numérique n’a même pas eu à convaincre pour s’imposer…

Oui, et la pratique s’en est forcément trouvée modifiée. Puisqu’on peut refaire une scène à l’infini sans se soucier de gâcher de la pellicule, la direction d’acteur n’est plus tout à fait la même ; on peut tenter des choses, laisser de la place à l’imprévu. Le monteur lui-même se retrouve avec des quantités de rushes inédites, dans lesquelles il peut puiser. La possibilité de prévisualiser en temps réel un décor virtuel ou des effets spéciaux démocratise leur usage, et en retour les scénaristes se sentent plus libres d’y recourir lorsqu’ils imaginent des histoires.

L’essor des séries TV coïncide bien sûr avec l’arrivée de chaînes à péage, et répond à l’évolution des attentes des spectateurs, jeunes actifs pressés ravis de consommer à leur rythme des productions issues du monde entier. On peut également expliquer le succès des séries par leur montée en gamme, avec des réalisateurs de cinéma qui ont franchi le pas et effacé la frontière avec le 7e art.  Mais on peut également relire l’histoire à la lumière de l’évolution des moyens de tournage. Le numérique a permis une forme d’industrialisation des tournages. Sans laquelle nous n’aurions sans doute pas accès à une telle profusion de séries de qualité, au point de ne plus savoir où donner de la tête !

Pour quelles raisons les effets spéciaux numériques, en particulier, sont-ils devenus si présents dans les productions actuelles ?

Il y a des projets qui auraient tout simplement été impossibles à réaliser sans ces technologies, Gravity par exemple. Parfois, les effets spéciaux sont mis au service d’une reconstitution minutieuse de la réalité, de faits historiques. C’est le cas de la série Tchernobyl, pour qui le studio DNEG a recréé la centrale nucléaire et la ville de Prypiat, aujourd’hui encore inaccessibles. Les effets spéciaux visuels peuvent aussi débrider la créativité… là aussi sans être forcément spectaculaires. Songez au film 1917 de Sam Mendes, dans lequel les effets spéciaux ont été principalement mobilisés pour créer l’illusion que le film a été tourné en un seul plan séquence, procédé qui rend ce film si particulier.

Dans une comédie, le budget effets spéciaux peut être marginal. Pour un blockbuster comme Transformers ou The Avengers, dont plus de 75 % des scènes contiennent des VFX, cela peut représenter beaucoup d’argent. Plus récemment, la série The Mandalorian, produite par Disney, combine à peu près toutes les technologies numériques aujourd’hui disponibles. Les VFX sont d’ailleurs devenus une véritable industrie, mondialisée. Et figurez-vous que la France compte des talents très recherchés dans ce domaine. Les écoles françaises sont parmi les meilleures au monde, ARTFX en tête selon les derniers classements établis par le média spécialisé TheRookies.

On peut enfin mentionner la tendance du “Green Shooting”, soit la volonté de réduire l’empreinte environnementale des tournages. Le CNC a d’ailleurs annoncé qu’il présentera lors du prochain Festival de Cannes des recommandations autour de 4 thématiques : les moyens techniques, la mobilité, la gestion des déchets et la sobriété numérique. Les VFX permettent d’éviter de déplacer des équipes entières, ou de construire des décors à usage unique. On ne peut cependant pas ignorer la consommation énergétique des technologies utilisées, en particulier des fermes de rendu. Mais des solutions émergent, par exemple pour utiliser la chaleur produite par ces machines de calcul et chauffer des bâtiments..

Qu’est-ce que les effets spéciaux modifient dans la façon de travailler ?

Dans un décor virtuel, on peut imaginer n’importe quel mouvement de caméra, du plus réaliste au plus incroyable. Cela demande tout à la fois de la technique, pour exécuter ces prises de vue, mais aussi une bonne connaissance de la façon dont les choix de prises de vue se mettent au service d’une histoire. Typiquement, le réalisateur de la série Tchernobyl pouvait faire à peu près tout ; il a choisi des prises de vue réalistes, pour bâtir une fiction qui s’approche au plus près de la réalité.

Au-delà des effets spéciaux, le numérique a complexifié la fabrication des films. Les métiers de la préproduction, de la production et de la postproduction demandent des compétences nouvelles, la maîtrise d’outils et logiciels bien sûr, mais aussi une acculturation à ces technologies, pour savoir ce qu’on peut en faire. 

Le milieu du cinéma compte un certain nombre d’autodidactes, qui ont appris « sur le tas ». Je crois qu’il est de nos jours beaucoup plus difficile d’apprendre ces métiers seuls. Ils nécessitent toujours un sens artistique, mais aussi des savoir-faire très pointus. (À ce sujet, lire l’interview de Tom Weil, fondateur de commentfaireunfilm.com)

L’autre révolution, qui bouscule la pratique du cinéma, c’est le « temps réel ». De quoi s’agit-il ?

Effectivement, la révolution numérique n’est pas terminée, les innovations se poursuivent. L’augmentation de la puissance de calcul des machines permet aujourd’hui de travailler « en temps réel », ce qui était impensable il y a encore quelques années. Auparavant, il fallait créer les effets spéciaux, les animations… puis attendre que les fermes de rendu exécutent les calculs pour visualiser le résultat. Aujourd’hui, l’utilisation de « moteurs en temps réel » permet d’expérimenter et de visualiser le rendu en direct : décor, éclairage, position et mouvements de caméra… 

Cette technologie est issue du monde du jeu vidéo, dans lequel les actions du joueur doivent être interprétées en quelques millisecondes pour être retranscrites à l’écran. On commence également à voir l’intelligence artificielle s’inviter dans le cinéma. Comme personnage bien sûr (vous souvenez-vous du film Her ?), mais aussi en coulisse, dans la fabrication des images. On y a recours  par exemple pour simuler des foules, là où on faisait auparavant appel à des figurants. À nouveau, ces ruptures technologiques impliquent une adaptation des professionnels. C’est cette agilité que nous voulons insuffler aux étudiant•e•s : être capable de tirer profit des outils d’aujourd’hui et de demain pour faire du cinéma.

Justement, comment est née l’idée du nouveau Mastère cinéma de ARTFX ?

Cette formation, unique au monde, propose aux futurs talents d’acquérir une double compétence, recouvrant à la fois les métiers de l’écriture et du tournage, et ceux des VFX et du temps réel.

L’idée en revient à Gilbert Kiner, président et fondateur de l’école ARTFX, pionnier des effets visuels en France. L’école est mondialement reconnue pour son savoir-faire en VFX (classée 1re école au monde en VFX par The Rookies 2020). Il apparaissait nécessaire de créer des ponts entre les métiers du cinéma et ceux des effets visuels.

Autrement dit, il s’agit de former à l’écriture de scénario et dialogues de films et séries, à la mise en scène, la direction de la photographie et la conception de décor, tout en appréhendant les possibilités nouvelles offertes par les technologies numériques, qui bouleversent en profondeur chacun de ces métiers. Comment diriger des acteurs dans un décor virtuel ? Comment éclairer une scène tournée sur fond vert et un décor sur mur de LEDComment écrire un scénario en intégrant le potentiel offert par les effets spéciaux  Comment préparer un tournage en prévisualisant les décors en temps réel ? Comment faire les bons choix entre pré-production et post-production ? Voilà les questions auxquelles les étudiants du Mastère Cinéma sauront répondre.

ARTFX est d’autant plus légitime à créer ce nouveau master que l’écriture et le tournage font partie de la pédagogie de l’école depuis son origine. Les films de fin d’études, au cœur de l’apprentissage de la 5e année, sont là pour le prouver. Les étudiants d’ARTFX tournent dans des conditions professionnelles, travaillent avec des comédiens expérimentés ou en formation au cours Florent, et leurs courts-métrages sont régulièrement récompensés dans les festivals internationaux (plus de 980 sélections depuis la création de l’école en 2004).

À quels métiers prépare ce Mastère, très concrètement ?

On peut en dresser une liste, qui évoluera certainement avec le temps :

  • Assistant réalisateur / Réalisateur ;
  • Scénariste et dialoguiste ; 
  • Assistant Opérateur, DIT (Digital Imaging Technician) et Chef•fe Opérateur : travail avec une lumière réelle et /ou virtuelle, de la préparation au tournage, des rushes à la post-production ; 
  • Assistant-décorateur et chef déco (décors virtuels et réels) :  préparer les futurs chef•fes déco aux environnements numériques, prévisualisés en temps réel comme en post-production ;
  • Pré-production et post-production Manager : leur compétence aidera à faire les choix justes entre la pré-prod et la post-prod.

Quels sont les principaux défis pour faire exister cette formation ? 

Monter ce cursus a nécessité des investissements assez lourds. L’école dispose de plateaux de tournage, de caméras et d’optiques professionnelles, d’éclairages utilisés sur les tournages cinéma et séries. Le prix d’une caméra cinéma actuelle équivaut à l’investissement total en ordinateurs d’une école comme ARTFX. Cela implique de trouver des bons partenaires, pour ne pas faire supporter cet investissement aux étudiants. Il nous faut convaincre que cette nouvelle formation va soutenir l’industrie, tout en faisant briller le savoir-faire français à l’international.
Le CNC, qui avait relayé l’annonce du lancement de cette formation, y croit.

D’où viennent les enseignants de ce Mastère Cinéma ?

Ils sont entre 20 et 50 suivant les années, toutes et tous sont des professionnel•le•s en activité.

Combien d’étudiants sont attendus en 2021 pour suivre ce Mastère ? 

Nous avons la capacité d’accueillir 25 élèves à Montpellier et 25 autres à Lille, sur le campus de la Plaine Images qui a ouvert ses portes en septembre dernier. En réalité, le Mastère existe déjà puisqu’une douzaine d’étudiants montpelliérains qui avaient choisi la filière effets spéciaux ont pu basculer, au terme de leur deuxième année, dans ce tout nouveau cursus à la rentrée 2020.

Quelles sont les qualités attendues pour postuler à ce Mastère Cinéma ?

Les admissions sont ouvertes au niveau bac, éventuellement après un passage en prépa artistique. Un bac avec option cinéma-audiovisuel est un plus, les étudiants qui suivent cette option sont dotés d’une bonne culture cinématographique, ils ont déjà pratiqué et sont souvent passionnés.
Il faut être curieux, aimer voir beaucoup de films et séries, et avoir de bonnes compétences en dessin, photo et écriture. Si vous êtes déjà un peu artiste, vous êtes le bienvenu. Et si vous êtes très motivé, vous y arriverez. Avoir déjà participé à un tournage et à la post-production d’un court-métrage est un atout ; d’ailleurs la présentation de votre portfolio au cours d’un entretien individuel est l’une des étapes de l’admission à ARTFX.

Comment se déroule ce Mastère ?

L’apprentissage des métiers du cinéma, indissociable de l’apprentissage du travail en équipe, repose sur 3 temps : initiation, transmission et pratique.
Comme pour les autres Mastères ARTFX, nous déployons la pédagogie inversée. L’étudiant est acteur de sa formation ; il réalise certains apprentissages en autonomie, pour avoir davantage de temps consacré à la mise en pratique au sein de workshops encadrés par des professionnels.

✓ 1re et 2e années de découverte en testant les 13 spécialités enseignées chez ARTFX
✓ 3e année : choix du domaine de spécialisation
✓ 4e année : choix du métier
✓ 5e année : réalisation d’un film de fin d’études en équipe

En février 2020, lors de l’annonce de l’ouverture d’une formation aux nouvelles technologies du cinéma par ARTFX, à l’occasion du festival de Clermont-Ferrand, vous avez évoqué une « nouvelle école de cinéma ». Il s’agit plutôt d’une nouvelle filière d’ARTFX, qui
s’ajoute aux Mastères existant chez ARTX. Et entretient des liens étroits avec elles !

Effectivement, ce nouveau cursus Cinéma se positionne au côté des cursus existants en 3D & VFX, Cinéma d’animation 2D ou 3D, Jeu vidéo et programmation (directeur technique VFX & Jeu vidéo). Certaines disciplines sont communes, et il y a une porosité entre les différents cursus, des jonctions et des complémentarités. Je l’ai évoqué tout à l’heure, certaines technologies utilisées aujourd’hui au cinéma sont directement issues du monde du jeu vidéo. Dans le monde professionnel, les frontières s’effacent aussi ; on peut travailler sur un film puis sur un jeu, être sollicité pour designer des formations en réalité virtuelle alors qu’on a étudié le jeu vidéo, être appelé par un studio de jeu pour des compétences en cinéma ou en animation 3D.

En somme, il y a beaucoup de chances que les étudiants ARTFX se retrouvent plus tard, au cours de leur carrière, quand bien même ils ne sont pas issus du même cursus.

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Biographie de Luc Pourrinet, professionnel du cinéma et responsable pédagogique du Mastère Cinéma ARTFX

Né en 1960 à Paris. Titulaire d’une licence d’histoire, il commence sa carrière professionnelle dans les médias de 1981 à 1990 comme animateur/journaliste, directeur des programmes puis chargé de production. En 1990, il travaille dans l’industrie musicale. En 1995, il crée une société de formation continue dans les métiers de la communication. En 1998, il retourne dans l’univers de la radio. En 2000, il entre au laboratoire cinématographique ARANE comme chargé du développement puis directeur général adjoint. Il y a suivi la post-production de plus de 300 longs-métrages. En 2009, il est diplômé de l’ESSEC en management des entreprises. De 2011 à 2013, il est directeur du développement chez TITRA FILM puis chez VIDEOMAGE. En 2014, il crée sa société SOS POSTPROD et devient directeur de post-production. Entre 2000 et 2012, il a été membre de diverses commissions d’aide au long métrage et à l’écriture, à la Région Île-de-France et au CNC. De décembre 2016 à octobre 2019, il a été directeur technique de la FEMIS. Il est aujourd’hui responsable de la pédagogie du cycle Mastère cinéma à ARTFX.